Joseph d'Anvers

"Après les nuits blanches..."

Joseph d'Anvers

Le 9 février 2015, Joseph d'Anvers sort son quatrième album : « Les Matins Blancs ». Un album qu'il a produit lui-même, avec de belles participations : Miossec, Dominique A, ou encore Lescop du côté de l'écriture. Le ton est subtil, intimiste, délicat. Musicalement, et avec beaucoup de grâce, on alterne entre des titres aux influences électro et des instrumentales très en retenue, qui laissent davantage de place à la voix. A l'occasion d'une soirée organisée par la Sacem aux Trois Baudets avec Dimone, Joseph présente quelques unes de ses nouvelles chansons sur scène. J'ai voulu en savoir plus... http://josephdanvers.com

C'était la deuxième date ce soir avec les nouvelles chansons, comment tu t'es préparé ? Comment tu as envisagé de faire vivre ces chansons sur scène ?

Si tu veux, j'ai eu assez peu de temps puisque j'ai décidé de devenir mon propre producteur sur cet album. Je suis dans une économie qui est plus « tendue » que dans une maison de disques. Je gagne beaucoup de liberté, mais financièrement il y a aussi moins de garanties donc j'ai eu assez peu de temps de préparation. On a monté ça en trois jours ! La moyenne, c'est genre un mois de répèts... Ce sont aussi des nouveaux musiciens, à part Cédric (le guitariste), ce sont des mecs avec qui je n'avais jamais joué : Tom et Nico (le batteur et le bassiste). Donc on s'est préparés à l'arrache : on a fait trois jours de répèts à 13 heures de répèts par jour ! On était bien rincés, là on en sort... En même temps c'est assez compliqué de t'en parler parce que ce soir c'était un set court de 45 minutes, donc on a été un peu à l'énergie, même si le lieu ne s'y prêtait pas forcément...on s'en est rendus compte une fois que l'on était dans le set. Sinon quand on joue une heure vingt ou une heure et demie, il y a beaucoup plus de passages « posés », ça module un petit peu plus que là.

J'ai eu aussi cette impression, que c'était très rock ce soir... peut-être plus rock que l'album...

Le truc c'est qu'on voulait jouer des morceaux du dernier album, mais aussi des morceaux des albums précédents. Dans les anciens albums, ceux qui ont le mieux marché c'est des morceaux comme « Kids », « Entre mes mains » ou « Radio 1 », qui sont un peu plus rock sur scène. Sur le set long, j'ai ressorti pas mal de morceaux des anciens albums qui sont justement un peu plus calmes, un peu plus posés parce que c'est ce vers quoi j'aimerais tendre. Un peu plus « classieux », etc. Là, encore une fois, on a eu des pépins techniques, on n'était pas totalement prêts donc on a joué à l'énergie. Je pense que c'est souvent ce qui se passe, comme pour tout dans la vie. Quand tu n'es pas sûr de toi, tu y vas en te disant « ça va passer » et puis ça passe... Mais l'intention de base est quand même d'avoir un truc un peu « classieux », un peu plus en retenue.

C'est ce que tu disais : c'est le premier album que tu produits. Tu as tout de suite été soutenu sur KisskissBankbank pour le financement, après il y a eu Miossec, Dominique A... Comment tu as vécu ça ? Ça doit être une nouvelle expérience de produire un album !

Je l'ai vécu un peu par la force des choses puisque je me suis séparé de ma maison de disques. Les chansons étaient prêtes, et on s'est séparés d'un commun accord et je n'avais pas l'énergie de redémarcher une maison de disques. Ça voulait dire plusieurs mois de démarchage, ensuite renégocier, entrer en studio, etc. Je me suis dit « j'enregistre dans un an, c'est pas possible quoi » ! Avec ma maison de disques, on s'est séparés en septembre et en janvier (donc trois mois après), j'entrais en studio. Ma manageuse m'a beaucoup aidé, j'ai eu la chance que Miossec, Dominique A et Lescop me filent un coup de main sur des chansons. Les musiciens de Daho sont aussi venus en studio. Tout est arrivé assez naturellement, plein de gens m'ont tendu la main. Allez on va y aller, je vais devenir producteur et on va voir ce qui se passe... Et je suis content, pour l'instant. Après je suis arrivé dans des maisons de disques avec le produit fini, en disant « voilà c'est ça ». Il y en a qui n'ont pas aimé, il y en a qui ont trouvé ça super, après il a fallu négocier. La démarche a été assez naturelle et assez saine. Au bout de trois albums, c'est un peu comme parfois avec une femme, quand tu ne sais plus quoi te dire, dès fois il vaut peut-être mieux arrêter. C'est dur, mais il vaut mieux arrêter parce que ce qui viendrait par la suite ne pourrait être que mauvais. Là on s'est dit « arrêtons ». C'est vrai que c'était un peu compliqué, tu te retrouves célibataire, tu dis « chouette » et puis en fait tu te retrouves tout seul chez toi le soir... Là c'est un peu pareil, après tu réapprends à vivre, c'est exactement pareil : c'est une rupture. Pour moi ça a été salvateur parce que ça m'a donné la niak de faire cet album, d'aller vraiment au bout de ce que je voulais faire. Plus ouvert, plus grand public, un peu plus posé que les précédents.

T'avais l'impression d'être allé jusqu'au bout du truc avec ta maison de disques ?

Ouais, avec ma maison de disques et avec mes albums ! J'ai fait un premier album très chanson, très folk, un deuxième avec le producteur des Beastie Boys au Brésil et à Los Angeles, et un troisième avec l'ingé son de Radiohead et McCartney (à Paris, avec mes musiciens). Le premier était très « chanson », le deuxième un peu « métissé » avec des sonorités hip-hop tout en restant chanson, et le troisième un peu plus rock. Beaucoup de recherches sonores à chaque fois sur les synthés... J'avais l'impression d'être allé au bout, maintenant tout le monde utilise des synthés. Qu'est-ce que je vais faire ? Je vais passer le temps que je passais là-dessus à composer différemment, et ça va donner de meilleures chansons. Je me suis dit qu'il fallait que j'axe sur des chansons que j'allais pouvoir jouer sur scène, mais en même temps revenir à une écriture un peu plus intime, comme sur le premier album. Des choses qui me sont arrivées, écrire un peu les trucs que j'avais au fond de moi. C'était un peu moins le cas sur les deux albums d'avant, parce que je me cachais derrière les sons. Du coup, ça a été beaucoup de temps passé sur les compositions : j'ai écrit plus de 100 chansons, à l'arrivée j'en ai gardé 15 pour le studio et il y en a 14 sur l'album.

L'album donne vraiment cette impression, qu'il y avait l'envie de mettre des choses plus intimistes... Par exemple, il y a « Marie », tu en parlais tout à l'heure sur scène. C'est le texte qu'a écrit Lescop, et tu l'as composé après la disparition de Daniel Darc. Qu'est-ce que tu as voulu transmettre sur ce titre ?

Tout est dans le texte en fait. Quand Miossec, Dominique A et Lescop m'ont proposé qu'on bosse ensemble, je leur ai dit de m'écrire des chansons sur autre chose que ce que j'écris moi... parce que c'est ce que j'aimerais avoir. En fait, ils m'ont quand même écrit des histoires sur la nuit, sur la rupture, sur tout ça. Du coup j'ai chanté ça ! La nuit où j'ai composé « Marie », Daniel Darc venait de mourir. On s'envoyait des textos avec Lescop, un peu tristes forcément, et j'ai pris la guitare. Je me suis posé dans le salon, là où je mange, il y a une grande table en bois et j'ai commencé à gratter sur mon acoustique. Je suis parti sur une grille d'accords, en fait c'est la grille des couplets de « Je suis déjà parti » de Daniel. Je n'ai pas fait gaffe, c'est quatre accords. J'avais fait une reprise de cette chanson à l'époque. Naturellement, Daniel était mort, donc j'ai gratouillé ça. Ça avait du sens, c'était « Je suis déjà parti », et il venait de mourir. Je fais ça, et j'avais le texte sous les yeux, je vois « Marie me dit il nous reste la nuit ». Je chante ça, c'est venu super simplement. Voilà, je ne voulais rien transmettre de plus que cette espèce de mélancolie que j'avais ce soir-là et qui collait bien avec le texte de Matthieu. En studio, j'ai davantage pensé à une tournure à la The National parce que j'adore, et on est partis là-dessus.

C'est vrai que l'album est très mélancolique, et en même temps c'est plus subtil que ça, il y a aussi l'idée de « carpe diem » qui est très présente... Il y a cette chanson que j'ai beaucoup aimé, « Tremble », tu disais tout à l'heure que c'était Dominique A qui t'avait écrit le texte. C'est quoi l'histoire de cette chanson ? Tu peux m'en parler un peu ?

Il faudrait en parler avec Dominique ! En fait, Dominique m'avait envoyé un grand texte, qui était très littéraire. Moi j'ai vachement taillé dedans, pour faire le refrain. Toutes proportions gardées, j'ai un peu fait ce que faisait Bashung avec Jean Fauque : prendre un texte, le retravailler, etc. Dominique était content, c'était musical. Il me disait que c'était un texte sur l'amour déceptif et finalement, on s'est rendus compte que l'un et l'autre, c'était ce sur quoi on aimait écrire. Que ça ne servait à rien d'écrire sur les tomates ou sur les pintes de bière... Très souvent, je me dis « putain, j'aimerais bien écrire sur ça, sur un truc » et puis je n'y arrive pas. Je retombe toujours sur des fêlures, des sentiments. Mais ce que j'ai essayé de faire dans « Les Matins Blancs » c'est de ne pas écrire que des belles chansons d'amour, il y a toujours une deuxième lecture. Dans « Surexposé », c'est une nana qui vient chercher un mec en lui disant « Viens avec moi, emmène-moi, on se casse » et puis en fait il y a un deuxième niveau de lecture un peu plus rentre-dedans, un peu plus salace. Emmène-moi dans des lieux interdits, dans tes jeux interdits, il y a tout un truc un peu gainsbourien sur la femme un peu « coquine ». J'avais envie qu'à chaque chanson, il y ait ce deuxième niveau de lecture. Tu peux les prendre comme des chansons pop, genre « Sally » avec la déclaration d'amour à cette fille qui est partie, et malgré le fait qu'elle ne soit plus là, elle est encore présente ! Et j'aimais bien le jeu de mot avec « sali », en français, à chaque fin de phrase tu peux l'entendre des deux manières... Après une relation tu peux te sentir sale, et j'aimais ce truc de jouer sur les mots. Chacune des chansons porte ça en elle. Après je n'aime pas trop les expliquer plus que ça parce que souvent les gens projettent des choses, et quand je leur explique ils sont déçus.

Chacun son interprétation ?

Voilà c'est ça ! Bashung disait : « si je raconte que le ciel est bleu dans une chanson, il y a forcément un mec qui va venir me voir pour me dire qu'il a bien aimé et que ça veut dire que le ciel est gris... alors que non ». C'est ça, chacun va projeter son truc.

Tu disais qu'il y a des trucs sur lesquels tu as envie d'écrire, mais tu n'arrives pas à écrire ? Genre quoi ?

Autre chose ! Sortir de ce thème, je crois que j'aimerais bien écrire sur Venise, c'est chouette Venise. L'album a failli porter sur le dernier jour de l'été, je voulais faire tout un album concept là-dessus. Au sens propre, c'est-à-dire le premier septembre et puis la fin de l'été c'est aussi quand tu es dans l'âge adulte et que tu arrives dans la vieillesse. Je voulais faire un album comme ça, qui se décline et j'ai écrit quelques chansons. En fait, je ne pouvais pas tenir la distance parce que je me rendais compte que j'écrivais quand même toujours sur des relations amoureuses. Je ne vais pas révolutionner la musique rock, depuis la création du rock'n'roll les gens écrivent sur les femmes, l'amour, la vie, la mort. Quand tu sors de ces thèmes-là, c'est vrai qu'il n'y a plus grand chose. Quand j'essaye d'écrire sur autre chose, ça ne marche pas.

On retrouve énormément la thématique de « la nuit » dans l'album, tu as écrit un roman qui s'appelle « La nuit ne viendra jamais », « Tant de nuits » pour Bashung (au passage, j'adore!)... C'est quoi cette histoire avec la nuit ?

J'ai vécu dix ans dans ce quartier, à Pigalle. Forcément j'étais jeune, je commençais mes études et je sortais beaucoup. Ce sont des moments qui m'ont beaucoup marqué, des rencontres, des nuits blanches, comme tout le monde je pense. Mais moi, je pense que je suis un petit peu d'une sensibilité exacerbée, ce qui fait qu'il y a des choses qui me touchent profondément. C'est vrai que la nuit, je trouve que c'est un monde où tout est un peu gommé : les classes sociales, le genre, la couleur de peau. Tu fraternises, ou tu te bats, mais si tu as le vin sympa tu fraternises. Je trouve qu'il y a quelque chose de propice pour les chansons, tu vis plus intensément la nuit. Selon moi, ça fait des meilleures chansons. Du coup, l'album s'appelle « Les Matins Blancs » parce que c'est l'après, après la nuit en fait. Je crois que je dis le mot « nuit » dans quasiment chacune des chansons, mais je ne m'en suis pas rendu compte. Quand tu écris ton premier album, tu l'écris sur des années, mais à partir du deuxième, tu l'écris sur une période plus ramassée donc tes préoccupations sont vachement resserrées, il y a des redites. On va l'appeler « Les Matins Blancs », parce que c'est ce qui suit les nuits blanches.

C'est ça l'idée du titre en fait ?

Voilà ! Il y avait aussi l'idée d'une espèce de renaissance en fait. Les matins blancs, c'est ce qui lave tout.

Au niveau musical, il y a eu la collaboration avec les musiciens de Daho, il y a eu aussi le violoncelliste de Bashung... Comment ça s'est passé ?

En fait, ce sont des mecs qui étaient là sur mon premier album. On s'est connus par Jean-Louis Piérot, qui a composé « La nuit je mens » et qui a fait plein de chansons sur « Fantaisie Militaire ». Il m'avait présenté Jean-François Assy et les autres. Le truc a fait que je n'ai pas rebossé avec eux parce que je n'avais plus de cordes sur mes albums, après je suis parti à Budapest... Et puis là j'ai croisé Jeff à une soirée qui m'a dit « si tu as besoin, n'hésite pas ». Encore une fois, ce sont des mecs qui m'ont tendu la main, qui sont venus pour presque rien. Ils sont d'une générosité... Toute l'équipe qui était là en studio, ce sont des mecs généreux, ils sont venus alors que je ne pouvais pas les payer beaucoup. Ils se sont investis à fond dans l'album, à chaque étape, tout le monde, c'était génial. Des gens qui avaient envie, il y avait de l'enthousiasme. Ce n'était pas pour l'argent, ça faisait plaisir parce que j'avais envie qu'on fasse un bel album ensemble et c'était vraiment chouette. Une belle histoire, une belle aventure !

Et Marie, la fille qui chante en duo avec toi ? Comment est venue cette idée ?

En fait, le mec qui co-réalise avec moi et qui est ingé son au Studio de la Scène produit aussi un groupe qui s'appelle Prem Sé, dont Marie est la chanteuse. Je voulais une voix féminine sur « Surexposé », c'était écrit pour une voix féminine, et il me dit « on peut essayer avec Marie ». J'ai déjà eu Miossec sur mon premier album, Money Mark des Beastie Boys sur le deuxième, Troy Von Balthazar qui était une idole pour moi sur le troisième... En même temps, sur le deuxième j'avais aussi une nana qui s'appelle The Rodeo, qui était une inconnue à l'époque. J'avais envie que ce soit un peu la même chose, que ce soit une inconnue. Que les gens disent « qui c'est cette Marie ? ». Elle chante super bien, donc je n'ai pas cherché midi à quatorze heures, je n'ai pas voulu faire un coup de com' ou quoi que ce soit et on a fait ça avec Marie.

Pour finir et puisque c'est quand même ton quatrième album, si tu devais nous faire découvrir ou nous conseiller un artiste ?

Je peux parler de Swann, qui fera la première partie au Café de la Danse. Son premier album est super, il a été enregistré au Pays de Galles avec le producteur de PJ Harvey. Elle était chez Atmosphériques, comme moi et elle a quitté Atmosphériques, comme moi ! On a une histoire un peu commune et elle a une voix incroyable, assez basse, elle chante très très bien.

Merci beaucoup ! C'est un très joli album, donc j'espère plein de belles choses à venir.

 

Tags : #interview - joseph d'anvers - chanson française

Article Up par Gaëlle -


Nombre d'articles publiés : 2 - Nombre de partage : 0

Commentaires